Le magazine i-D interview Gystere pour la sortie de son CD "WOMXN / Time Machine"

vous devez absolument connaitre Gystere, la nouvelle comète pop et jazz venue d'ici
Son premier Ep, sorti ce mois-ci, augure de nouveaux horizons dans un paysage musical tricolore franchement redondant. i-D l'a rencontré pour parler futurisme, violences policières et jazz.

Depuis tout petit, Gystere adore les histoires de « metal heros », les synthés des Chevaliers du Zodiac, les fonds verts et X-Or, le sheriff de l’espace. Encore gamin, absorbé par les images de dessins animés qui défilent sur le petit écran, il se montre déjà sensible aux notes synthétiques, aux épées qui font « fiouuuu » et à toute une esthétique rétro-futuriste indatable.

Gystere a très tôt fait ses armes au clavier, avec son frère, avant d’enchainer les groupes dans les années 2000 puis d’opérer en arrière-plan, en tant que pianiste sur des plateaux télé, dans des spectacles d’humoristes ou comme songwritter et réalisateur. Il a maintenant repris le devant de la scène et occupe désormais un espace laissé vacant en France, un large boulevard jazz et futuriste qu’il compte bien squatter le temps que d’autres l’y rejoignent, enfin. Pas besoin d’y jouer des coudes donc, Gystère a l’espace d’inventer sa chimie en toute autonomie. Et on peut être sûrs d’une chose, c’est que dans un paysage musical tricolore franchement répétitif, rompu au principe de la ritournelle et du ready-made, Gytsere brillera aussi fort et longtemps qu'une comète.

Il sort ce mois-ci un nouvel écrin, «WOMXN / Time Machine» dans une forme hybride à mi-chemin entre l’EP, le conte et l’album. Une création qu’il accompagne de différentes vidéos : la première est un court-métrage façon comics dans lequel on suit les aventures de l’héroïne Jane Dark, héroine afro-féministe prête à en découdre avec la police qui abuse de ses pouvoirs. Les autres se présentent comme des fausses micro-émissions télé dans lesquelles Gystere tient le rôle de crooner, nommée le « Gystere Show ». Enfin, dans le clip du titre « Time Machine », il lui suffit d’un fond vert et de quelques effets spéciaux pour planter son cosmos. Lorsqu’on lui demande s’il s’inscrit consciemment dans un héritage afro-futuriste, Gystere nous chahute gentiment et nous lance : « Mon esthétique est d’abord futuriste, le suffixe "afro" relève juste un point de vue européen finalement ». Et il a tellement raison. Rencontre.


Tu as grandi dans quel coin et sur quel genre de sons ?
Je suis un mec du 92, j’ai grandi dans une ville qui s’appelle Issy, mais après l’école élémentaire on est parti à Las Vegas. Petit, j’ai découvert la musique grâce aux dessins animés comme Les Chevaliers du Zodiac, Ken le survivant, etc. La figure du héro me fascinait de manière générale. À chaque fois, la musique était un peu jazz-rock, les sonorités me touchaient autant que les images au final. J’écoute encore ce genre de musique aujourd’hui. Et puis, mes parents m’ont amené voir des concerts, ils m’ont appris à apprécier le live. Ado, j’adorais Micheal Jackson, Ice Cube, l’Afro-brésilien et Woodstock.


Tu sembles être resté pas mal de temps en retrait sur scène, en tant que pianiste.
Mon instrument de prédilection est le clavier, à toutes les sauces. J’ai fait partie de groupes de rap, de funk, j’ai été compositeur, j’ai fait du RnB et puis d’autres trucs, des fanzines, des Bds, des vidéos. J’ai aussi été pianiste pour des comiques, des chanteuses, j’ai eu des groupes derock progressifs, j’ai vraiment fait plein de bêtises.


Et Gystère dans tout ça ?
Le projet est assez ancien, je composais des musiques pour des chanteuses de RnB de mon quartier ou des chanteurs de funk, mais moi j’étais plus rap, clavier, instru tout ça, même si je faisais des petites démos de crooner en secret. Ensuite MySpace est arrivé : tout d’un coup, on avait tous la possibilité de créer un univers, comme une microscène. Quand on est jeune, on a envie d’être remarqué, d’être identifié, de frimer un peu. Je me souviens que dans les toilettes des salles de concert et dans les backstages, les gens inscrivaient le nom de leur Myspace sur les murs, partout. Comme un tag IRL. C’était énorme. Et puis c’était les prémices de ce que l’industrie de la musique est devenue : les artistes aujourd’hui démarrent seuls sans avoir à signer dans d’énormes boîtes de production. En un sens, ça te permet d’être beaucoup plus libre, tu peux poser les premières pierres de ton univers sans avoir à être guidé ou te forcer à faire des trucs que tu n’aimes pas. Gystere est né de cette manière-là.


Tu présentes un EP en forme de diptyque, un truc qui bouleverse tous les schémas habituels, que ce soit celui du single, de l’EP ou de l’album…
Pour moi c’est presque une seule chanson, une pièce qui dure 15/20minutes. On y trouve des leit motivs, comme le thème de « Womxn ». Je cherche à trouver ma formule. Je fais ce qu’il n’y a pas dans mon iTunes – enfin on y trouve Genesis et des sonorités modernes, mais je n’ai pas envie de m’enfermer dans quelque chose que je connais déjà. L’artiste que j’ai envie d’avoir dans mon iTunes, c’est moi. Quand tu crées des trucs, il faut avoir envie de les réentendre pleins de fois.


En écoutant de bout en bout, sans distinction de tracks, tu sembles composer ta musique comme un puzzle. Il y a des formes qui reviennent et s’emboîtent mais ce ne sont jamais vraiment les mêmes…
Oui, il y a des thèmes, ils ne sont pas nécessairement évidents mais quand on écoute plusieurs fois l’EP on peut se rendre compte que l’intro de la piste 3, c’est la 5 au ralenti. Idéalement j’aimerais produire des albums à 4 thèmes : A, B, C et D. Je n’aime pas trop le principe des 10 producteurs et 19 chansons pour un album, je préfère quand il y a une énergie générale, quelque chose qui s’étale. Tout l’album s’enchaîne, il est aussi risqué de présenter un morceau de 20 minutes qui s’oriente vers le segment « Time Machine », la chanson qui accroche le plus de monde.


Ta musique inaugure un retour à l’instrument, aux cuivres et au jazz. Finalement comme le jazz, ce qui la définit, c’est le fait qu’on ne puisse jamais prédire la note qui suit. Toi, tu te reconnais dans ce répertoire ?
Oui car je m’intéresse à l’harmonie et au bout d’un moment quand il y a des formules bien bateau et boring 747, c’est « nif naf » : ni fait ni à faire. L’imitation, c’est cool quand t’es ado et que t’as envie d’être Ice Cube mais ça me met rapidement mal à l’aise Quand le morceau Get your Freak on de Missy Elliott est sorti, c’était très novateur. Tout le monde s’est dit « ah mais on a le droit de faire ça » ? J’aimerais bien provoquer ce sentiment. Au fond, il faut que je me rende moi-même jaloux de ce que je fais, que j’envie ma propre musique. Ce n’est pas du tout « jazz » de faire de la musique pour ressembler à un autre musicien, surtout quand tu es Français, et que tu ne parles pas vraiment anglais, c’est reprendre sans se réapproprier, une musique de synthèse, et donc opposée au jazz.


C’est marrant, tu utilises le mot « jazz » comme une ligne de démarcation. La musique française a plutôt tendance à chérir la ritournelle. C’est pas très « jazz » ça, si ?
Il y a une tradition très forte du refrain et du retour dans la chanson française – les morceaux à texte sont très éloignés du jazz. Mais certains s’en sortent très bien. Quentin Dupieux ou Chassol sont très jazz parce qu’il s’écarte des moyens de création grand public sans tomber dans le « free ». Il ne faut pas non plus tomber dans l’écueil inverse et ne faire que des morceaux perchés qui n’ont aucun sens. On manque cruellement de références en France, et beaucoup d’artistes ne se rendent pas compte que certaines choses ont déjà été faites avec moins de moyens et plus de sincérité. L’idée du jazz c’est d’arriver à faire des harmonies complexes et inattendues. Mais on peut aussi y ajouter des thèmes plus pop, qui concerne tout le monde. Parce que le free-jazz, j’adore aller voir ça en concert mais c’est pour les intellos de la musique et la plupart des gens se disent « quand est-ce qu’on chante ».


Tu fais des images et écris des histoires. Comme tu crées des héros afros et des sonorités un peu fusion, on aura facilement tendance à t’inscrire dans un truc afro-futuriste. C’est un registre qui t’anime ?
Je dirais que mon esthétique est d’abord futuriste, le « afro » montre juste un point de vue européen finalement. Moi, j’adore la série japonaise X-Or et comme je ne suis pas japonais, si je me mets à faire du X-Or, on va forcément appeler ça de l’afro-futurisme, oui. Ce mouvement « retro-futuriste » est aussi beaucoup influencé par le jazz fusion, au départ c’est une musique électronique un peu bizarre et toute une scène s’est approprié ces sonorités. L’ironie c’est qu’elles ne sont pas futuristes du tout.


Peux-tu nous parler de l’héroïne que tu as créée pour « Womxn », Jane Dark ?
Jane Dark c’est l’héroïne de « Woman », un court-métrage qui va être projeté à Cannes, elle fait aussi partie du groupe. Elle est chanteuse, percussioniste et a fait les Beaux-Arts. Je l’ai rencontrée à un évènement qui s’appelait « Blacks to the Future à l’époque », au moment où je diffusais un autre court-métrage, Ménestrel : un film de 22 minutes en VHS, un mélange de fonds verts et de décor naturel, un peu plus baroque cette fois-ci. Je passais ce film-là juste après sa performance, puis on a commencé à composer de la musique ensemble. Naturellement, on s’est mis à écrire ce « X-Or-afro-retro-futuriste », dans lequel elle joue tous les rôles.


Tu y abordes le sujet des flics et des contrôles de faciès…
C’est un peu un fil rouge de ma création, je me faisais déjà contrôler à l’âge de 13 ans. J’étais plutôt grand, je traînais en bas de chez moi, je ne m’en rendais pas réellement compte mais les contrôles étaient hyper fréquents. On m’a déjà mis des menottes, j’ai reçu des coups de matraques sur le crâne, mais j’ai pris du recul là-dessus. Ils m’ont presque donné des superpouvoirs, les flics, en m’infligeant ça. Ils m’ont vraiment harcelé et je compose beaucoup autour de ça, dans un morceau sur deux je parle des policiers.


C’est un sujet brulant en ce moment. Quel regard portes-tu sur les violences policières qui ont lieu en France aujourd’hui ?
On a l’impression de découvrir que la France est un pays violent parce que les blancs se font taper dessus, mais ça fait déjà 40 ans qu’on est au courant. Avant on nous disait qu’on exagérait. Et c’est toujours d’actualité, quand il y a des affaires comme celles d’Adama, certains essaient de dire que c’était un dealer, qu’il ne faut pas exagérer, etc. Oui, la police se montre très violente mais moi j’étais au courant depuis un bail, j’en ai reçu des spoilers ! J’irai jusqu’à dire que pour moi, il n’y a pas de « bon » policier puisque je désapprouve l’institution en soi. Il est donc très important de bien distinguer la responsabilité du policier, qui est aussi celle de l’état, des responsabilités individuelles et civiles. La situation reste très ambiguë aujourd’hui quand on parle par exemple du « black on black crime » aux États-Unis. C’est une aberration qui vise à « essentialiser » la violence des populations noires. Mais en fait, c’est juste que la ségrégation est telle qu’il est logique que les blancs tuent plus de blancs et que les noirs tuent plus de noirs, mais on ne parle jamais de « white on white crime ».


Tu crois que la musique a encore une force de dénonciation ? Elle peut changer le cours des choses ? Inviter à la révolte ?
Dénoncer oui, changer les choses, je ne suis pas sûr. J’ai l’impression que les enjeux sont beaucoup trop importants pour que des chansons ou des gouvernements résolvent le vrai problème. Tout est vicié. Par exemple, nous les Européens, nous dépendons beaucoup de l’Afrique et si le Franc cfa n’existait pas, on ne serait pas un pays riche. Mais on ferait quoi ? Des photocopieuses et du Chamoix d’Or ? Je ne crois pas vraiment au mythe du poète engagé, la musique peut rapprocher des gens, mais finalement c’est du même domaine que Shrek et Terminator 3 – les conséquences sont limitées. Tu vois, j’ai des punchlines de rap français qui me reviennent toujours en tête. Je ne sais pas si ça a changé ma vie. Par exemple à chaque fois que je me réveille je pense à « 4h de sommeil exact », mais ça ne change pas ma façon de dormir. En revanche, la musique pourrait accompagner un mouvement politique, même si je ne pense pas qu’elle puisse changer radicalement le système mondial. Au fond, je ne pense pas que les « grands » de ce monde lâcheront un jour leurs milliards : si j’avais 12 potes aussi riches que moi, quel intérêt d’abandonner mes privilèges ?


Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour les mois à venir ?
Un Grammy et mourir.


Par Micha Barban Dangerfield